CHAPITRE IV
Après plusieurs jours de descente vers l’est, ils entrèrent dans une immense vallée marécageuse. Le sous-bois s’étoffa ; il faisait plus lourd. Un orage d’été déversa sur eux des trombes de pluie accompagnées de terribles éclairs. Des bourrasques se déchaînèrent sur les arbres, secouèrent les buissons en tous sens, faisant voltiger feuilles et rameaux entre les troncs noirs. Mais la pluie ne dura pas et le soleil revint vite, après quoi le temps se maintint au beau fixe et ils avancèrent à belle allure.
Garion éprouvait un étrange sentiment de manque. Il se prenait à chercher ses amis du regard. Il avait acquis, au cours de la longue quête de l’Orbe, un autre mode de pensée, une nouvelle notion du bien et du mal, et il avait l’impression que quelque chose n’allait pas dans cette équipée. L’absence de Barak le mettait curieusement mal à l’aise. Le silencieux Hettar au profil d’oiseau de proie, Mandorallen, toujours en tête avec son armure étincelante et son étendard bleu et argent claquant dans le vent à la pointe de sa lance, lui manquaient aussi. Il regrettait cruellement la présence rassurante de Durnik, le forgeron, et même Ce’Nedra et ses piques méprisantes. Ce qui était arrivé à Riva lui paraissait de plus en plus irréel, et la cérémonie de ses fiançailles avec l’impossible petite princesse commençait à s’estomper dans son souvenir comme si ça n’avait été qu’un rêve.
C’est un soir, après dîner, que Garion mit le doigt sur le vide crucial qui était entré dans sa vie. Les chevaux étaient au pacage, ses compagnons s’étaient enroulés dans leurs couvertures et il contemplait vaguement les braises du feu de camp quand il réalisa à quel point tante Pol lui manquait. Depuis sa plus tendre enfance, il s’était toujours raccroché à sa présence apaisante. Il avait l’impression que tant qu’elle serait près de lui, elle aurait remède à tout. Garion voyait son visage aussi clairement que si elle était devant lui : les lacs sombres de ses yeux, la mèche blanche qui couronnait son front. Son absence lui causait une douleur aussi vive qu’un coup de couteau.
Sans elle, rien n’allait plus. Certes, Belgarath était de taille à surmonter n’importe quel péril purement matériel, mais certains dangers moins évidents échappaient au vieil homme, à moins qu’il ne les ignorât délibérément. Vers qui Garion pourrait-il se tourner s’il avait peur ? La peur ne risquait pas de tuer ou de blesser, et pourtant elle causait parfois des cicatrices plus profondes que l’acier. Tante Pol avait toujours su chasser ses craintes, mais elle n’était pas là ; Garion avait peur et il ne pouvait même pas l’admettre. Il poussa un soupir, resserra ses couvertures autour de lui et sombra peu à peu dans un sommeil agité.
Quelques jours plus tard, un midi, ils arrivèrent enfin au bras oriental de la Cordu, une large rivière aux eaux brunes, sales, qui descendait vers Yar Nadrak, la capitale, au sud. Le fleuve était bordé sur plusieurs centaines de toises par une végétation vert clair, souillée de vase par les inondations de printemps. L’air chargé d’humidité grouillait de taons et de moustiques.
Un batelier revêche leur fit traverser le fleuve sur son bac et les déposa au village, de l’autre côté. Ils menaient leurs chevaux à terre quand Belgarath leur adressa tout bas quelques recommandations.
— Ne restons pas groupés. Je vais chercher des provisions pendant que vous irez à la taverne. Renseignez-vous sur les passes qui traversent les montagnes vers les territoires des Morindiens. Plus vite nous y arriverons, mieux ça vaudra. Les Malloréens se comportent ici comme s’ils étaient chez eux, et ils pourraient nous tomber dessus sans prévenir. Je ne me vois pas en train d’expliquer la raison de ma présence aux Grolims de Mallorée, et leur intérêt subit pour les agissements de notre ami Silk ici présent ne me dit rien qui vaille.
— Je voudrais bien tirer cette affaire au clair, acquiesça Silk d’un ton sinistre, mais je ne pense pas que ce soit le moment, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment, non. L’été passe vite dans le nord, et le passage vers la Mallorée n’est jamais facile. En arrivant à la taverne, racontez à la cantonade que vous avez l’intention de tenter votre chance dans les régions aurifères du Nord. Il se trouvera bien quelqu’un pour se vanter de connaître les passes, surtout si vous lui payez à boire.
— Je croyais que vous connaissiez le coin comme votre poche, objecta Silk.
— Je connais un chemin, mais à cent lieues d’ici, vers l’est. C’est bien le diable s’il n’y a pas un col plus près. Je vous rejoindrai à la taverne après mes petits achats.
Le vieil homme remit le pied à l’étrier et emprunta la rue de terre battue, le cheval de bât attaché à sa selle.
Silk et Garion n’eurent pas de mal à trouver une taverne, fort nauséabonde au demeurant, mais ils eurent quelques difficultés à recueillir les renseignements requis. Pour tout dire, leur première question entraîna un débat général.
— Tu parles d’un raccourci, Besher ! lança un chercheur d’or un tantinet éméché alors qu’un volontaire leur fournissait une description détaillée d’un premier itinéraire. Quand le torrent fait le grand saut, prenez tout de suite à gauche. Vous gagnerez trois jours.
— J’ai pas fini de parler, Varn, rétorqua hargneusement le dénommé Besher en tapant sur la table qui en avait vu de toutes les couleurs. Tu leur indiqueras ton chemin après.
— Eh ben, si tes explications sont aussi longues que le chemin que tu leur indiques, on a pas fini ! Ils vont là-bas pour chercher de l’or, pas pour admirer le paysage !
Varn projeta en avant, dans une expression belliqueuse, son interminable mâchoire inférieure, hérissée d’une barbe de trois jours.
— Et quand nous arrivons à la prairie du sommet ? enchaîna très vite Silk dans l’espoir de calmer le jeu.
— Vous prenez à droite, affirma Besher en lorgnant Varn.
Varn parut réfléchir comme s’il cherchait un prétexte pour manifester son désaccord, puis il hocha la tête à regret.
— C’est la seule direction possible, bien sûr, mais après les genévriers, il faut prendre à gauche, ergota-t-il comme s’il s’attendait à être contredit.
— A gauche ? beugla Besher. Non, mais qui est-ce qui m’a fichu une tête de mule pareille ! Il faut reprendre à droite, voyons !
— Tu sais ce qu’elle te dit, la tête de mule, espèce d’âne bâté ?
En guise de réponse, Besher lui flanqua un coup de poing en pleine bouche et les deux hommes renversaient tables et chaises. Un moment plus tard, ils roulaient dans la sciure.
— Ils se trompent tous les deux, laissa négligemment tomber un troisième larron assis à une table voisine, tout en observant le combat avec un détachement cynique. Il faut continuer tout droit après les genévriers.
Plusieurs gaillards en cotte de mailles et tunique rouge, dont l’arrivée était passée inaperçue pendant l’altercation, s’approchèrent avec un sourire hilare pour séparer les pugilistes. Garion sentit Silk se raidir à côté de lui.
— Les Malloréens ! souffla le petit homme.
— Qu’est-ce qu’on fait ? murmura Garion en cherchant une issue du regard.
Silk n’eut pas le temps de répondre ; un Grolim en robe noire faisait son entrée dans la taverne.
— Je veux voir les hommes qui ont tellement envie de se battre, ronronna le Grolim avec son accent caractéristique. L’armée a besoin d’hommes comme eux !
— Des recruteurs ! s’exclama Varn.
Il échappa à la poigne des Malloréens et se précipita vers une porte de côté.
L’espace d’un instant, tous crurent qu’il allait réussir à s’enfuir, mais au moment où il franchissait la porte, un individu posté dehors lui flanqua un coup de matraque sur le front. L’homme recula en titubant, le regard trouble. Le Malloréen qui l’avait frappé entra, lui jeta un coup d’œil d’abord critique puis appréciateur, et crut judicieux de le gratifier d’un second coup de matraque sur le crâne.
— Alors ? reprit le Grolim en promenant un regard amusé sur l’assistance. Que préférez-vous ? Tenter votre chance à la course ou nous suivre bien gentiment ?
— Où nous emmenez-vous ? protesta Besher en tentant d’arracher son bras à l’étreinte d’un recruteur hilare.
— D’abord à Yar Nadrak, puis au sud, vers les plaines du Mishrak ac Thull et le campement de Sa Majesté ‘Zakath, empereur de Mallorée. Bienvenue sous les drapeaux, mes amis, et bravo : le peuple angarak tout entier se réjouit de votre bravoure et de votre patriotisme, et Torak est content de vous !
Et pour souligner ses paroles, il porta négligemment la main à la poignée du couteau sacrificiel pendu à sa ceinture.
La chaîne attachée à la cheville de Garion faisait entendre à chaque pas un cliquetis hargneux. Une longue colonne de conscrits à la mine déconfite avançaient en traînant la patte dans les broussailles, le long de la rivière. On les avait tous minutieusement fouillés, à la recherche des armes éventuelles... sauf Garion. Ils avaient dû l’oublier. L’énorme épée attachée sur son dos avait beau se rappeler lourdement à son souvenir, personne ne semblait la remarquer.
Avant de quitter le village où on leur avait mis les fers aux pieds, Garion et Silk avaient tenu un rapide et discret conciliabule dans le langage secret drasnien.
— Je pourrais crocheter cette serrure avec l’ongle de mon gros orteil, avait affirmé Silk avec un claquement dédaigneux des doigts. Nous leur fausserons compagnie dès qu’il fera nuit noire. Je ne suis pas sûr d’être vraiment fait pour la vie militaire, et il serait pour le moins inopportun que tu entres dans l’armée angarake en ce moment.
— Où est grand-père ? avait demandé Garion.
— Oh, il ne doit pas être loin.
Garion n’était tout de même pas tranquille, et un bataillon complet de « et si » se présenta aussitôt à son esprit. Pour éviter de ruminer, il examina en douce les gardes malloréens. Une fois les prisonniers mis aux fers, le Grolim était parti en avant avec le gros du détachement, sans doute à la recherche d’autres villages et d’autres recrues, ne laissant que cinq hommes pour escorter Silk, Garion et leurs compagnons d’infortune. Les Malloréens étaient sensiblement différents des autres Angaraks. Leurs yeux avaient l’angularité caractéristique, mais leur corps n’avait pas cet aspect caricatural qui dominait chez les tribus de l’Ouest. Ils étaient trapus, mais pas aussi baraqués que les Murgos, et assez grands, mais moins maigres que les Nadraks, dont ils n’avaient pas la silhouette de lévrier. Ils avaient l’air costauds, mais pas aussi brutaux que les Thulls, et surtout ils donnaient l’impression de considérer les autres Angaraks avec une sorte de dédain. Ils s’adressaient à leurs prisonniers sur le ton de l’aboiement, et quand ils parlaient entre eux, c’était d’une voix si pâteuse que Garion ne comprenait rien à ce qu’ils se racontaient. Ils portaient sur leur cotte de mailles une tunique rouge, informe, au tissage grossier, et ils ne montaient pas très bien. Il n’y avait qu’à voir comme ils étaient empêtrés avec les rênes de leur cheval, leur grand sabre et leur bouclier rond.
Garion marchait tête basse pour leur dissimuler ses traits, guère plus angaraks que ceux de Silk, ce qui n’était pas peu dire. Mais les gardes se contentaient de longer la colonne, comptant et recomptant les recrues sans cesser de considérer leurs documents d’un œil préoccupé. Sans doute redoutaient-ils des désagréments s’ils n’avaient pas leur compte à l’arrivée à Yar Nadrak.
Un mouvement dans les broussailles, à quelque distance de la piste, attira le regard de Garion. Un énorme loup gris argent rôdait juste à la lisière des arbres, à la même allure qu’eux. Garion s’empressa de baisser la tête, fit semblant de trébucher et se laissa tomber sur Silk, juste devant lui.
— Grand-père est là, murmura-t-il.
— C’est seulement maintenant que tu t’en aperçois ? ironisa l’autre. Il y a plus d’une heure que je l’ai repéré.
En voyant la piste s’écarter de la rivière et s’engager dans un sous-bois, Garion sentit la tension monter en lui. Il se doutait bien que Belgarath guettait l’occasion d’intervenir. Peut-être la trouverait-il sous le couvert des arbres. Garion tenta de dissimuler sa nervosité. L’ennui, c’est qu’il ne pouvait s’empêcher de sursauter au moindre bruit.
Puis la piste traversa une vaste clairière entourée de fougères géantes, et les gardes malloréens ordonnèrent la halte afin de permettre aux prisonniers de se reposer. Garion se laissa tomber sur l’herbe avec un soulagement indicible. Il transpirait à grosses gouttes, épuisé par l’effort de soulever à chaque pas la lourde chaîne qui le retenait à ses compagnons.
— Je me demande ce qu’il attend, murmura-t-il à l’oreille de Silk.
— La nuit, tiens, répondit le petit homme à tête de fouine avec un haussement d’épaules. Mais elle ne tombera pas avant plusieurs heures.
Tout à coup, une voix s’éleva non loin de là, une voix grave qui chantait, horriblement faux mais avec une jubilation évidente, un chant paillard. Un homme approchait. Manifestement ivre, à la façon dont il s’emmêlait la langue.
Les Malloréens se regardèrent avec de grands sourires.
— Hé, hé, encore un patriote venu s’enrôler ! persifla l’un d’eux. Planquez-vous, nous allons exaucer son vœu le plus cher dès qu’il entrera dans la clairière.
L’amateur d’art lyrique entra dans la clairière, juché sur un gros cheval rouan et suivi par une colonne de mules. C’était un Nadrak, à en juger par ses vêtements de cuir maculés de taches. Il portait une barbe noire hirsute et une outre à vin dans une main. Il avait l’air tout juste capable de tenir en selle, mais quelque chose dans ses yeux montrait qu’il n’était pas si soûl qu’il en avait l’air. Garion le regarda avec un intérêt non dissimulé. C’était Yarblek, le marchand nadrak qu’ils avaient rencontré au Cthol Murgos, sur la Route des Caravanes du Sud.
— You-hou, les gars ! brailla Yarblek. Eh ben, dites donc, vous avez réussi un beau coup de filet !
— La pêche est particulièrement fructueuse en ce moment, répliqua l’un des Malloréens avec un grand sourire.
Il amena son cheval au beau milieu de la piste pour empêcher la nouvelle recrue d’avancer.
— Vous pensez pas à moi, tout de même ? s’esclaffa Yarblek en partant d’un énorme éclat de rire. Allez, plaisantez pas avec ces trucs-là ! Je suis bien trop occupé pour jouer aux petits soldats.
— Comme c’est dommage ! ironisa le Malloréen.
— Je suis Yarblek, marchand de mon état et honorablement connu à Yar Turak. Je suis en mission pour le roi Drosta, dont je suis un ami personnel. Si vous m’empêchez de passer, Drosta vous fera flageller et rôtir tout vif à la minute où vous entrerez à Yar Nadrak.
— Nous ne rendons de comptes qu’à ‘Zakath, rétorqua le Malloréen, sur la défensive. Le roi Drosta n’a aucune autorité sur nous.
— Vous êtes au Gar og Nadrak, les amis, remarqua Yarblek. Ici, Drosta fait ce qu’il veut. Il présentera peut-être des excuses à ‘Zakath après, mais entre-temps, il est probable que vous aurez été dépecés et lentement rôtis à la broche, tous les cinq.
— Vous avez sûrement la preuve de ce que vous dites ? risqua le Malloréen, un peu moins sûr de lui.
— Et comment que je l’ai ! répliqua Yarblek, puis il se gratouilla la tête, son visage trahissant une perplexité voisine de l’ahurissement. Voyons, où est-ce que j’ai fourré ce parchemin ? marmonna-t-il dans sa barbe. Ah oui ! reprit-il en claquant des doigts. Dans le paquetage de la dernière mule. Tenez, buvez donc un coup pendant que je vais le chercher.
Il lança l’outre au Malloréen qui l’attrapa au vol, remonta son convoi de mules, mit pied à terre à côté de la dernière et entreprit de farfouiller dans son chargement.
— On pourrait peut-être jeter un coup d’œil à ses documents avant de prendre une décision, fit l’un des gardes. Le roi Drosta n’est pas le genre d’homme qu’on aime contrarier.
— Autant boire un coup en l’attendant, suggéra un autre en lorgnant l’outre.
— Là, je suis d’accord, approuva chaleureusement le premier en débouchant le sac de cuir et en le portant à sa bouche.
Il y eut un choc sourd et tout à coup le bout emplumé d’une flèche sortit de sa gorge, juste au-dessus de sa tunique rouge. Le vin jaillit de l’outre et se déversa sur sa figure stupéfaite. Ses compagnons le dévisagèrent un instant, incrédules, puis portèrent la main à leur arme en hurlant, mais trop tard. Un déluge de flèches s’abattait sur eux. La plupart tombèrent de leur monture, mais l’un d’eux tenta de prendre la fuite, la main crispée sur le trait fiché dans son flanc. Son cheval n’avait pas fait deux pas qu’une nouvelle volée de flèches lui perçait le dos. Il eut un spasme et se courba mollement en arrière. Sa monture terrifiée fit un bond et l’homme tomba à la renverse sur la piste, mais un de ses pieds resta coincé dans l’étrier et il rebondit sur le sol, tiré par l’animal qui s’enfuyait en hennissant de terreur.
— Je me demande vraiment ce que j’ai pu faire de ce papier, ronchonna Yarblek en revenant vers eux avec un affreux sourire. Mais vous n’avez peut-être pas si besoin que ça de le voir, après tout ? insinua-t-il en retournant du bout du pied le Malloréen avec lequel il s’était entretenu.
L’homme contemplait le ciel d’un regard vide, la bouche grande ouverte au-dessus de la flèche plantée dans sa gorge. Un filet de sang coulait de son nez.
— C’est bien ce que je pensais, reprit Yarblek avec un gros rire.
Il flanqua un coup de pied à l’homme, le renversant face contre terre. Puis il se retourna pour contempler Silk d’un air ironique tandis que ses archers sortaient des fougères.
— Tu as vraiment le chic pour t’en sortir, Silk, ajouta-t-il. Je pensais que Taur Urgas avait fini par avoir ta peau dans cette saleté puante de Cthol Murgos.
— Il a loupé son coup, répondit prudemment Silk.
— Ce que je voudrais bien savoir, c’est comment tu as réussi à te faire enrôler dans l’armée malloréenne ? poursuivit le Nadrak avec curiosité, toute trace d’ivresse dissipée.
— Un moment d’inattention, répliqua Silk avec un haussement d’épaules.
— Il y a trois jours que je te suis.
— Je suis très touché de ta sollicitude, reconnut Silk d’un ton suave. Ça ne serait pas trop te demander que de défaire ça ? reprit-il en soulevant son pied et en faisant tinter sa chaîne.
— Tu ne vas pas faire de folies, au moins ?
— Oh, tu me connais !
— Trouvez la clé, ordonna Yarblek à l’un des archers.
— Qu’allez-vous faire de nous ? demanda Besher d’une voix angoissée en lorgnant les cadavres.
Yarblek partit d’un grand éclat de rire.
— Je me fous de savoir ce que vous ferez une fois libérés, mais si je peux vous donner un conseil, ne restez pas à proximité d’une telle quantité de Malloréens crevés. Quelqu’un pourrait se poser des questions.
— Vous allez nous laisser partir comme ça ? reprit Besher.
— Ça, je vais pas vous inviter à dîner, rétorqua Yarblek.
Les archers délivrèrent les Nadraks, qui disparurent dans les fourrés sans demander leur reste.
— Allons, fit Yarblek en se frottant les mains. Maintenant que nous sommes un peu tranquilles, que diriez-vous de boire un coup ?
— Cette saleté de garde a renversé tout ton vin en tombant de cheval, fit remarquer Silk.
— Ce n’était pas mon vin, rectifia Yarblek avec un reniflement méprisant. Je l’ai volé ce matin. Tu penses bien que je n’offrirais pas mon précieux breuvage à un gaillard que je projette de tuer.
— Ça m’étonnait, aussi, commenta Silk avec un beau sourire. Je pensais que tu avais peut-être oublié les bonnes manières.
Le visage ingrat de Yarblek arbora une expression légèrement offensée.
— Pardon, s’excusa promptement Silk. Je m’étais mépris.
— Y’a pas de mal, assura Yarblek en chassant le malentendu d’un haussement d’épaules. Des tas de gens se méprennent sur moi. C’est mon fardeau, ajouta-t-il avec un soupir.
Il s’approcha de la première mule de la colonne, sortit un petit tonneau de bière de son paquetage, le posa par terre et le mit en perce avec une habileté consommée : en flanquant un grand coup de poing dessus.
— Allez, soûlons-nous la gueule, proposa-t-il.
— Ce ne serait pas de refus, déclina poliment Silk, mais nous avons des affaires urgentes à régler.
— Tu ne peux pas savoir à quel point ça me navre, commenta Yarblek en péchant des chopes dans ses paquets.
— Je savais bien que tu comprendrais.
— Oh, mais oui, je comprends, Silk, reprit Yarblek en plongeant deux chopes dans son tonnelet. Et je suis on ne peut plus désolé que tes affaires doivent attendre un peu. Tiens.
Il tendit une chope à Silk et l’autre à Garion, puis il recommença son manège et se remplit une chope à son tour.
Silk le contempla en haussant un sourcil.
Yarblek s’installa confortablement par terre à côté de son tonneau, les pieds posés sur le corps de l’un des Malloréens.
— Tu comprends, Silk, commença-t-il, ce qui se passe, c’est que Drosta a envie de te voir. Terriblement envie. Il a mis ta tête à prix. Un prix beaucoup trop intéressant pour que je laisse passer ça. L’amitié, c’est bien beau, mais les affaires sont les affaires. Alors vous feriez mieux de vous mettre à l’aise, ton jeune ami et toi. Regarde-moi cette jolie clairière ombragée, confortablement tapissée de mousse. Nous allons nous soûler la gueule consciencieusement et tu me raconteras comment tu as réussi à échapper à Taur Urgas. Et tu me diras ce qu’est devenue la femme qui était avec toi à Cthol Murgos. Ta capture me rapportera peut-être assez d’argent pour que je puisse me la payer. Par les dents de Torak, c’est une rudement chouette épée. Je serais presque prêt à me passer la corde au cou pour elle.
— Je suis sûr qu’elle serait très flattée, commenta Silk. Et après ?
— Après quoi ?
— Quand nous nous serons consciencieusement soûlé la gueule, comme tu dis ? Que ferons nous après ?
— Après, nous serons sûrement malades à crever. C’est généralement comme ça que ça se termine. Puis, quand nous irons mieux, nous foncerons ventre à terre vers Yar Nadrak. Je toucherai la récompense pour ta capture et tu sauras enfin pourquoi le roi Drosta lek Thun tient tellement à te voir. Tu ferais aussi bien de t’asseoir et de boire un coup, vieux frère, conclut-il en contemplant Silk avec amusement. Tu ne vas nulle part pour l’instant.